Quatre hommes qui rêvaient d'une Afrique unifiée
Nkrumah, Touré, Lumumba, Nasser : quatre contributions à la libération et à la solidarité africaines, et une conviction commune selon laquelle les drapeaux n'étaient qu'un début.
Un rêve plus ancien que les drapeaux
En octobre 1945, des délégués se sont réunis à Manchester, en Angleterre, à l'occasion du cinquième Congrès panafricain. Sa déclaration exhortait les peuples colonisés à s'unir, à faire valoir leurs droits et à élire leurs propres gouvernements, car le pouvoir politique était la clé d'une émancipation sociale, économique et politique complète (UA OAU60).
Le panafricanisme n'a jamais été conçu pour s'arrêter à l'indépendance. Les pionniers qui ont conquis la liberté de l'Afrique considéraient l'indépendance comme un point de départ, même s'ils divergeaient, parfois vivement, sur la suite à donner à ce mouvement. Quatre d'entre eux occupent une place prépondérante dans cette histoire.
Kwame Nkrumah : l'architecte
Lorsque la Côte-de-l’Or devint le Ghana indépendant, le 6 mars 1957, Nkrumah, premier Premier ministre de la nouvelle nation, déclara à la foule à minuit : « Notre indépendance n’a aucun sens si elle n’est pas liée à la libération totale du continent africain » (Britannica). Il se tourna immédiatement vers l’extérieur. Il convoqua à Accra la Conférence des peuples africains de 1958, qui appela les Africains du monde entier à s’unir dans la lutte pour la libération, et en 1961, il fut l’un des piliers du groupe de Casablanca, comprenant le Ghana, la Guinée et le Mali, qui réclamait l’union politique et l’intégration du continent (UA OUA60).
Son ouvrage de 1963, *L'Afrique doit s'unir*, en exposait le plan d'ensemble : l'unité sur les plans politique, économique et de la défense comme seule voie vers la véritable liberté et la prospérité (The Point). Lors de la conférence fondatrice de l’OUA, il a déclaré aux dirigeants réunis : « Nous devons nous unir » (Union africaine, discours du sommet de 1963).
Nkrumah fut également le penseur qui a doté le mouvement de son outil d'analyse le plus pointu. On lui attribue le mérite d’avoir été le premier à appliquer le terme de « néocolonialisme » à l’expérience africaine du XXe siècle (LSE), et il l’a développé de manière exhaustive dans son ouvrage de 1965 intitulé *Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism* (Springer).
Sékou Touré : l'homme qui a dit « non »
En septembre 1958, Charles de Gaulle proposa aux territoires africains de la France une « Communauté » : le maintien d’une association avec Paris, dans un rôle subalterne. Sékou Touré fit campagne pour le « non ». Sa réponse à de Gaulle à Conakry, le 25 août 1958, devint l’une des plus grandes phrases du siècle : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage » (Wikipédia, traduction).
Le 28 septembre 1958, la Guinée a voté « non » à une écrasante majorité, devenant ainsi le seul territoire africain français à opter pour l'indépendance immédiate ; le 2 octobre 1958, elle est devenue le premier territoire français d'Afrique subsaharienne à accéder à la pleine indépendance (Franceinfo). La France s'est empressée, en l'espace de quelques jours, de mettre fin à toute aide et de retirer son personnel, y compris ses forces armées (Franceinfo), mais la Guinée avait démontré que l'indépendance totale était possible.
Touré a passé le reste de sa vie dans le camp panafricaniste. La Guinée faisait partie du groupe de Casablanca aux côtés du Ghana de Nkrumah et du Mali de Modibo Keïta (UA OUA60), et lorsque Nkrumah fut renversé en 1966, Touré lui accorda l'asile en Guinée et le nomma coprésident d'honneur (Wikipédia).
Patrice Lumumba : la conscience
Le 30 juin 1960, lors de la cérémonie marquant l'indépendance du Congo vis-à-vis de la Belgique, Patrice Lumumba, dont le Mouvement national congolais venait de remporter les élections de mai 1960 (CCC Pressbooks), a prononcé un discours qui est entré dans l'histoire :
Nous sommes fiers, au plus profond de notre cœur, de cette lutte menée au milieu des larmes, du feu et du sang, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable si nous voulions mettre fin à l'esclavage humiliant qui nous avait été imposé.
Nous allons montrer au monde entier ce dont l'homme noir est capable lorsqu'il travaille en toute liberté, et nous allons faire du Congo le pôle central du développement de toute l'Afrique.
Le discours s'est achevé par ce cri de ralliement qui liait la liberté du Congo à celle du continent : « Vive l'indépendance et l'unité africaine ! » (Université de Columbia). Lumumba fut renversé quelques mois plus tard et exécuté le 17 janvier 1961, à l’âge de 35 ans (Britannica). Sa mémoire est restée un rappel permanent de l’ampleur des problèmes non résolus que les accords d’indépendance avaient laissés derrière eux.
Gamal Abdel Nasser : le pont
Le Service d'information de l'État égyptien, une source officielle qui présente le point de vue du gouvernement égyptien, décrit Nasser comme considérant le continent africain comme le deuxième axe de la politique étrangère de l'Égypte, et comme un soutien des mouvements de libération « s'étendant de l'Algérie au Congo » (SIS égyptien (Nasser)). La même source indique que l’Égypte a joué un rôle important dans la fondation de l’Organisation de l’unité africaine (SIS égyptien (Afrique)). Aux côtés de Nkrumah, Nasser s’est imposé sur la scène internationale comme un dirigeant cherchant à forger un destin commun pour l’Afrique (Bibliothèque numérique de l’UNT).
Sa place dans cette histoire revêt une importance particulière pour une autre raison : elle nous rappelle que l'unité africaine n'a jamais été uniquement une idée subsaharienne. Du Caire à Accra, la carte ne représentait qu'un seul continent.
Le fil conducteur qui les relie, et les questions qu’il soulève
Un Ghanéen, un Guinéen, un Congolais, un Égyptien. Leurs contributions ont pris des formes diverses, et ils ne suivaient pas un modèle unique. Mais c’est Nkrumah qui, à Addis-Abeba en 1963, a exprimé la conviction qui a donné son orientation à cette époque : « La lutte contre le colonialisme ne s’achève pas avec l’obtention de l’indépendance nationale. L’indépendance n’est que le prélude à une lutte nouvelle et plus intense » (Union africaine, discours du sommet de 1963).
Un bilan impartial doit également tenir compte d’une réalité plus dure. Nkrumah, Touré et Nasser ont tous gouverné en l’absence de libre concurrence politique, et leurs gouvernements ont emprisonné leurs opposants. Lumumba n’est resté au pouvoir que quelques mois. Admirer ce que ces hommes souhaitaient pour l’Afrique ne signifie pas pour autant ignorer la manière dont certains d’entre eux ont gouverné leur pays, et l’argument en faveur de l’unité doit être défendu en tenant compte de cette histoire.
Ce que l'indépendance a rendu possible, et où la question de l'unité a conduit, voilà ce que racontent les deux chapitres suivants.